ames sensibles


Le Match.


  Lorsque Jim se réveilla dans les draps humides, sa tête pleine de brouillard et la télé pleine de ketchup étaient
allumées. Sur le petit écran annihilateur se déroulait un match opposant les Giants aux Buffalo. Les Giants menaient de 20 points, facile. Jim se leva et alla prendre une douche. L'eau chaude coulait sur sa peau usée et son corps endolori. Puis elle devint de plus en plus froide, glacée sur une majeure partie de son revêtement épidermique. Il remarqua pourtant un filet chaud, brûlant à ses pieds. Ce putain de robinet gauche avait encore sauté. Il sortit de la douche et ferma le robinet d'eau froide. Il enfila un vieux slip et se harnacha d'une chemise. Lorsqu'il atterrit dans la cuisine, il aperçu le petit mot laissé par Claudia . Le genre de petit mot qu'on met dans les vases, comme les roses rouges. Ça donnait :
 
 
Partie pour toujours
Tu fais trop bien l'amour
Notre fin est ici .
Là ne s'arrête pas la vie
On se reverra sûrement
Dans d'autres rêves déments
 
Claudia

L'homme, impuissant, constatant âprement sa défaite, murmura quelques mots de jaloux mépris: "Elle n'est pas poète non plus". Ce qui n'était pas totalement faux. Jim avait connu Claudia devant une toile de Woody Allen "September". C'était une fille sympa, mais surtout déliramment folle; la morale est sauve. Il s'ouvrit une bière, alluma une Benson et fit frire ses œufs . Il les assaisonna à la cendre et aux bulles. Puis lorsqu'ils furent bien cuits, il leur apprit à faire le grand saut, par la fenêtre. Il habitait un petit apart' loué à un ancien copain de régiment quand il était dans la marine américaine. De son quatrième étage, il percevait nettement le métro aérien et la fureur des conducteurs automobiles qui se plaisaient à faire ronronner leur moteur à 2h du mat'.
Les œufs décrivirent une superbe parabole pour finir au milieu de la chaussée, éclaboussant de leur sang jaune les souliers neufs d'un nourrisson. Il s'alluma une seconde Benson. Au moment même où il allait s'asseoir devant sa machine à écrire pour taper une lettre d'excuses à sa première femme, le retentissement strident du téléphone recouvert d'épluchures en tous genres le rappela à la raison. C'était Micky qui l'invitait cordialement à le retrouver au Yeats. Le bar était un vieux café dans le quartier italien, dont les deux tiers des clients étaient shootés en permanence, anciens hippies à 35 ans ridés comme une fesse anglaise. L'autre tiers rassemblait poivrots et paumés en tout genre.
  Lorsqu'il descendit les marches pour accéder au bar, il se sentit tout de suite mieux. La fumée blanche

dans ce décor sombre, embrumant l'atmosphère, recouvrant les glaces d'une buée épaisse, envoûtant corps et âmes. Le vautour posté derrière le bar ne le remarqua pas tout de suite. Il était occupé à servir le décolleté d'une blonde platine dont la fente de la jupe montait du mollet jusqu'à une haute moitié de la cuisse légère et musclée. Enfin Jim aperçut Micky, à une table dans un coin, entouré de deux grosses rousses pâlottes. Il s'assit, fit connaissance. Le vautour s'approcha, zigzaguant entre les plateaux dénudés.
-Une Vodka avec un jaune d'œuf. Rien que pour l'emmerder. Le charognard aux yeux ébouriffés repartit battant des ailes avec maladresse, laissant quelques plumes au passage. C'est au moment précis où l'oiseau amorçait son virage pour se poser derrière le bar que la musique de fond réveilla Jim. Celui-ci ôta sa main vigoureuse, raffinée et poilue de la culotte de la rousse. La mélodie était bien connue de Jim: Chloé de Duke Ellington. Il se leva, s'approcha du bar:
- Aimeriez-vous m'accorder le plaisir de partager cette danse, Mademoiselle ?
- Je vous en prie, dansons !
Ils s'élancèrent tous les deux, la blonde à la jupe fendue et le garçon à la tête fendue, dans une ronde entre les tables, enlacés, ensorcelés, évadés de ce brouillard hallucinant vers d'autres brumes égarées, aliénées, éblouissantes dont on revient un peu mieux, un peu plus déséquilibré, un peu plus étonnant, terrifiant, et fou à la fois.
Et l'eau chaude coulait, et les Giants perdaient 31 à 32.

P. S.: "Y'a des marins qui dansent
En se frottant la panse
Sur la panse des Femmes;
Et ils tournent et ils dansent
Dans les soleils crachés
Dans le son déchiré..."
Jacques Brel
   
Stépan O.